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Sur moleskine des cafés et bistrots, chronique de Bernard Pivot

par webmaster le 23-12-2017

'Sur la moleskine des cafés et bistrots', la chronique de Bernard Pivot

13h49, le 22 décembre 2017

Bernard Pivot, de l'Académie Goncourt, chronique cette semaine pour le JDD le livre Bistrot! Dirigé par Stéphane Guégan.

Bernard Pivot (Eric Dessons/JDD)

C'est un magnifique tableau de Manet, La Prune (1878). Une jeune femme en robe rose, son chapeau sur la tête, le visage appuyé sur sa main droite, dans la gauche une cigarette qui n'est pas encore allumée, rêve. Devant elle, sur la table du café, un petit verre qui contient une prune entière et probablement un peu d'eau-de-vie. Deux ans auparavant, Degas avait peint le même modèle buvant tristement une absinthe. L'historien Pascal Ory s'appuie sur ces deux tableaux pour souligner l'entrée des femmes dans le 'théâtre social' du café. Elles étaient plutôt rares jusque-là. Leur présence faisait événement puisque le même album reproduit de Jean-Louis Forain une femme seule sur une banquette en train de lire un journal, et du même Forain, toujours en 1878, une Femme au verre d'absinthe.

L'aventure des cafés, estaminets, bars, etc...

Bistrot! Retrace par le texte et par l'image – essentiellement des peintures et des dessins – l'aventure des cafés, estaminets, bars, restaurants avec terrasse, troquets rassemblés sous le nom populaire de bistrot. Au début, c'était l'élite qui aimait à se retrouver dans ces lieux de convivialité où l'art de la conversation s'échappait des salons littéraires. Pascal Ory rappelle que les lecteurs de Voltaire et des encyclopédistes fréquentaient le Procope et que Diderot a assis les personnages du Neveu de Rameau au Café de la Régence.

Frédéric Vitoux commente une affiche de Jacques Villon représentant, en 1899, le poète J.-M. Levet, 25 ans, juché sur un tabouret du Grillon, American bar de la rue Cujas. Sa mise est excentrique. Léon-Paul Fargue avait déjà reconnu en lui un poète prometteur. (On en saura beaucoup plus dans quelques semaines sur le mystérieux J.-M. Levet, Frédéric Vitoux publiant sur lui une biographie, L'Express de Bénarès, chez Fayard.)

Le temps a passé, et Philippe Sollers regrette la disparition du bar du Port-Royal, dépendance alcoolisée de Gallimard. Sartre et Simone de Beauvoir n'y étaient pas rares. J'y ai interviewé des écrivains de passage à Paris. 'Je me souviens, dit Sollers, surtout de Francis Bacon parlant avec Michel Leiris, dans un coin, chuchotant presque. Bacon était un être extraordinairement sympathique. Au Port-Royal, à l'écart, j'ai eu moi-même quelques conversations avec lui. Il était amoureux d'un barman blond, à qui il donnait des dessins et des estampes, de temps à autre.' Sollers se souvient encore de la présence 'impressionnante' de Giacometti à La Coupole et de 'l'arrivée de Beckett et de son ivresse' au Dôme, 'autre étape du Paris noctambule'.

Tout peut faire irruption au café

Etonnante photographie que je n'avais jamais vue, celle d'écrivains du groupe Tel quel, Sollers, Pleynet, Kristeva, Barthes, etc. Ils sont onze, mais ils ne jouent pas au football. Ils boivent et fument à la terrasse du café Bonaparte.
Mais enfin, les cafés et bars ne sont pas que littéraires. Ils appartiennent aussi au cinéma. Antoine de Baecque retrace brillamment leur utilisation par les metteurs en scène de la Nouvelle Vague : Chabrol, Rohmer, Godard, etc. Il y a une 'philosophie du bistrot', en particulier dans Vivre sa vie (1962), où Godard introduit le philosophe Brice Parain dans l'histoire d'une jeune femme, Nana, qui se prostitue. 'Tout peut faire irruption au café, écrit Antoine de Baecque : un Algérien en sang qui vient d'être mitraillé par l'OAS, Jean Ferrat en personne qui passe chanter Ma môme, comme échappé miraculeusement du juke-box, ou un philosophe, Brice Parain, que Nana rencontre par hasard dans une brasserie du Châtelet…'

Il est logique que dans un album la peinture soit majoritaire et choyée. Directeur du livre – au vrai, un catalogue pour une exposition à la Cité du vin –, Stéphane Guégan est un guide érudit et enthousiaste. Il commente des scènes de café dues au talent de Toulouse- Lautrec, Daumier, Foujita (une autre femme seule devant un verre de vin), Camoin (encore une autre!), Gromaire, Picasso, Dufy, Laboureur, Vuillard, etc. Et André Dunoyer de Segonzac, 'victime d'un oubli regrettable'. Il paie son voyage criminel dans l'Allemagne de 1941, en compagnie d'autres artistes et écrivains. Sa toile très forte, Les Buveurs, justifie la tentative de réhabilitation à laquelle s'emploie Stéphane Guégan.
Les cafés, les bars, les bistrots sont aussi des lieux de séduction. Le mot 'drague' convient probablement mieux. 'Que d'amours ont débuté dans un café! s'exclame le neurobiologiste Jean-Didier Vincent. La naissance du désir reste inscrite dans le velours ou la moleskine.' Et d'expliquer ensuite savamment le choc des deux 'systèmes désirants'. Cela vaut, bien sûr, pour toutes les catégories sociales, des dandys proustiens aux meufs et mecs de la bohème moderne. 'Garçon, remettez-nous ça!' comme disait Antoine Blondin. 

Bistrot! Sous la direction de Stéphane Guégan Gallimard, 160 p., 29 euros.