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On en parle. Les gilets JEUNES et les dangers réforme du lycée

par Pierre Berthet le 19-12-2018

Les gilets JEUNES et les dangers de la réforme du lycée

18 décembre 2018 – Blog – Le Monde

Tentons de comprendre les raisons pour lesquelles les lycéens en ont après Parcoursup et la réforme du lycée. Il est un peu court de prétendre qu’ils sont manipulés par l’extrême-gauche ou qu’ils ont pris le prétexte du mouvement des gilets jaunes pour prendre l’air. Plusieurs éléments montrent que leurs préoccupations ne sont pas infondées.

Des réformes jupitériennes d’avant le mouvement des gilets jaunes

Ces réformes sont emblématiques des premiers mois de la présidence Macron. Les réformes sont faites de manière technocratique, au pas de charge, de façon  à asphyxier les éventuelles oppositions. Le sommet sait et la base composée de « réfractaires gaulois » doit être contournée; de la sorte, on se prive de l’expertise de terrain et tout simplement du bon sens de ceux qui devront appliquer ces réformes. Bien entendu, on prétend qu’une concertation a été organisée, mais ce n’était qu’un simulacre. Prenons un exemple minuscule, mais qui en dit long. Dans le questionnaire destiné aux professeurs de sciences économiques et sociales, on leur demandait s’ils trouvaient l’articulation entre les programmes de collège et de lycée satisfaisante, or les SES ne sont enseignées qu’en lycée! Traduisons, tous les questionnaires étaient identiques et les conclusions écrites à l’avance, avec on le sait désormais, une évolution infinitésimale des programmes.

Une réforme du lycée qui va pénaliser les territoires

La réforme met en avant des spécialités, or tous les établissements ruraux ne pourront pas en bénéficier. En revanche, dans les centres villes, il sera plus aisé de choisir ces spécialités et des arrangements entre lycées proches seront possibles. Bien des élèves risquent d’être tentés d’aller dans les villes importantes, dès la seconde, ce qui affaiblira encore plus les lycées de zone rurale. La réforme de Parcoursup avec des critères de sélection nébuleux n’avantage pas les élèves issus de ces établissements, dont le dossier est souvent jugé moins valable que celui d’un lycéen scolarisé dans un établissement de centre-ville, nous disent des enseignants de  lycées en zone rurale.

Quel est l’intérêt de « remuscler » le bac?

Le ministre a indiqué à plusieurs reprises, que c’était son objectif. Effectivement, si j’en crois les collègues de maths, le nouveau programme de spécialité maths destiné à tous ceux qui choisiront cette spécialité est plus solide que l’ex programme des L ou ES; ce profil d’élèves risque donc de beaucoup souffrir en maths, alors qu’une culture mathématique convenable leur suffirait pour aborder dans de bonnes conditions certaines études supérieures. En SES, le programme est plus lourd et surtout plus aride, plus éloigné de questions concrètes qui intéressent les élèves. En français, il y aurait plus d’oeuvre à étudier. Cette exigence accrue n’est pas en phase avec l’évolution récente du collège, mais prouve que le lycée ne doit plus être que l’antichambre du supérieur. La réforme de Parcoursup est faite pour que le supérieur choisisse ses étudiants, en fonction de leurs critères, et pas en tenant compte du parcours des lycéens. On semble vouloir gommer la spécificité du lycée qui n’a pas à être uniquement la lance de rampement vers le supérieur. On accueille des jeunes en construction, des citoyens en formation qui n’ont pas être en permanence sous le regard inquisiteur de ceux qui vont les sélectionner à la fin du secondaire. On remarque au passage, que l’insouciance disparaît dès la seconde, avec des choix de spécialités encore plus déterminants qu’avec les filières, puisque le supérieur sera en droit d’être plus exigeant avec le parcours bien balisé des lycéens qui auront moins droit à l’erreur.

La sélection légitimée 

Des situations aberrantes existaient, notamment en Staps. Une évolution du système précédent APB (admission post-bac) était nécessaire. Fallait-il en revanche, changer de nature en faisant de la sélection, la pierre angulaire d’un système qui a eu aussi ses ratés? On pense aux affectations tardives et souvent dans des voies non souhaitées. On sait que la sélection existait dans bien des formations, mais elle devient généralisée, avec le risque de voir s’accroître de manière préoccupante, le fossé entre des établissements du supérieur côtés, proposant des filières spécifiques très sélectives (comme des doubles licences) et des établissements de « seconde zone » qui rempliront leurs formations, comme ils pourront. A nouveau, le déséquilibre territorial guette. On sent la tentation pour des lycéens issus de CSP pas défavorisées de chercher des formations privées, pour limiter une déception sur Parcoursup et en quelque sorte s’acheter un diplôme.

Culpabilisation des déçus de Parcoursup

Il ne faut pas sous-estimer la philosophie libérale du pouvoir en place. L’idée séduisante a priori est que chacun construise sa vie, soit plus autonome. Comment ne pas être tenté par cette proposition? Sauf que lorsqu’on regarde de près, on voit bien que les quelques aides apportées ne sont pas de nature à réduire les fortes inégalités familiales (culturelles et économiques). On fait semblant de croire que la compétition scolaire, puis sociale (pour les postes les mieux rémunérés) est équitable. Si on part de ce postulat, les losers, ceux qui ne sont pas premiers de cordée sont moins bons et responsables de leur échec. Ils ne sauront pas s’acheter un costard, ou traverser la rue pour trouver un job, si on reprend la parole présidentielle. Puisque Nicolas Sarkozy est ces temps-ci un conseiller apprécié du Président, on peut rappeler ce qu’un de ses conseillers disait: « Si à 50 ans tu n’as pas une Rolex, c’est que tu as raté ta vie ».

Avec bon sens, les lycéens, les gilets jeunes subodorent que la compétition est en partie pipée et que les réformes de Parcoursup et du lycée n’avantageront qu’une partie d’entre eux.