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Erasmus, l'antidote européen au repli sur soi

par Pierre Berthet le 15-05-2019

Erasmus, l’antidote européen au repli sur soi

Un documentaire remonte le fil de plus de trente ans d’existence de la plus belle machine à produire de l’intégration.  Par Eric Nunès Publié hier à 14h00, mis à jour à 10h51  Le Monde. Ils façonnent l’Europe. Ils sont étudiants, apprentis, bénévoles ou enseignants. Depuis 1987, 9 millions de jeunes hommes et femmes ont quitté le confort de leur nid pour tenter l’ailleurs. Plus d’un million de bébés européens sont nés des rencontres du programme d’échange Erasmus, qui n’ont pourtant pas empêché la montée de l’euroscepticisme. A quelques jours des élections européennes du 26 mai, un documentaire proposé par Arte remonte le fil de plus de trente années d’existence de la plus belle machine à produire de l’intégration à travers les aventures humaines d’une poignée de ses acteurs sur le continent.

Lire l’enquête : Craignant le Brexit, les étudiants Erasmus se détournent des universités britanniques  Dans toutes les épopées, il y a des éclaireurs. Pascal est de ceux-là. En 1987, l’étudiant en marketing figure parmi les premiers à participer à un tout nouveau programme au nom improbable qui fleure bon la technocratie : European Action Scheme for the Mobility of University Students. Erasmus pour faire simple. Avec deux compères, direction Sligo, bourgade un peu perdue du nord-ouest de l’Irlande. La vieille GS (Citroën) blanche immatriculée en France et ses singuliers occupants attirent les regards. Le natif de Montluçon rencontre la belle Irlandaise Siobahn. Elle le trouve « exotique ». Il lui passe la bague au doigt trois ans plus tard. Siobhan, devenue Mme Bonnichon, s’installera en France, tissant un fil de plus entre les deux républiques. « Etre loin de sa maison, je le souhaite à tout le monde. Cela permet de faire sa propre vie », explique Pascal en souriant.

Pluriculturels et polyglottes L’Europe des années 1980 n’a plus rien à voir avec celle que connaissent les primo-votants des élections de mai 2019. Le pacte de Varsovie est un lointain souvenir, les postes-frontières ont disparu de Lisbonne à Helsinki, la monnaie est unique et la libre circulation des personnes assurée. A cela s’ajoute donc : Erasmus, « un programme d’acquisition de compétences par l’expérience, analyse Maurizio Ascari, professeur de littérature à l’université de Bologne. Les étudiants se retrouvent confrontés à des institutions, un système éducatif et aussi une société différente de celle dans laquelle ils ont grandi ».Ces enfants Erasmus sont mobiles, urbains, pluriculturels, polyglottes. Ils sont des citoyens agiles qui déambulent sans mal dans la mondialisation. Mais il reste les autres, ceux que le programme n’a pas embrassés. « Ceux qui se sentent ignorés et exclus aussi bien culturellement, qu’économiquement et socialement, souligne Timothy Garton Ash, historien à Oxford. Les populistes ont réussi à exploiter avec une grande habilité la misère et le mécontentement de cette partie de la société. »

La liberté de circulation, qu’Erasmus symbolise si bien, n’est plus un acquis. « Les jeunes voyagent de pays en pays sans contrôle aux frontières et en même temps ils votent pour des partis populistes, constate amèrement Adam, 45 ans, professeur d’histoire à Bielsko-Biala en Pologne, cela m’horrifie. » Les jeunes peinent à reconnaître ce que l’Europe leur a apporté, et les Français ne font pas exception. Selon un sondage IFOP pour le réseau national d’acteurs et d’élus enfance jeunesse (Anacej) et les Jeunes Européens France, publié le 9 mai, l’abstention des 18-25 ans pour le prochain scrutin se monterait à 77 %.